Yassef, 1990.Yassef peint d'abord ce qu'il voit. Le glissement vers l'abstraction, engagé dans les années 1980, n'est pas un abandon du monde mais un changement de méthode : la couleur cesse de décrire pour devenir la structure même du tableau.
Ce travail se nourrit de lectures variées : les textes de Rosenberg et de Greenberg sur l'expressionnisme abstrait, ceux de Judd et de Bacon sur leur propre pratique, la philosophie aussi, de Derrida à Heidegger, Arendt ou Danto. Dans un carnet de l'époque, Yassef note avoir entrepris de « déconstruire le support » (le mot est emprunté à Derrida, mais il décrit un geste bien réel) : refuser le clair-obscur, cette hiérarchie de la lumière qui simule le volume, au profit d'un espace où la couleur seule construit la forme. « La peinture est le désordre partout », affirme-t-il ailleurs, moins un constat qu'un programme.
Yassef peint d'abord dans une veine figurative classique : paysages, portraits, natures mortes, à l'huile sur toile. La série des « bateaux blancs », peinte au retour d'un voyage en Grèce, marque un seuil : la forme du bateau, motif encore reconnaissable, commence à se dissoudre dans l'aplat de couleur, la figure hésite déjà à rester figure.
Autoportrait
Paysage, village aux toits rouges
Nature morte, cafetière
Nu bleu
Nu rouge
Portrait d'homme
Bateau blanc
Bateau blanc
Bateau blanc, vers l'abstraction
Vers l'abstraction
Vers l'abstraction
IntérieurSous l'influence des peintres américains (expressionnisme abstrait), il pose la couleur en épaisseur sur des formats monumentaux, en séries structurées par groupes de toiles : compositions abstraites, horizons colorés, le haut et le bas, la ligne rouge, couleur et monochrome all over. Les textes d'exposition de l'époque convoquent Bachelard, dont la pensée de l'imagination matérielle trouve un écho naturel chez un peintre qui travaille aussi la terre, et le concept d'« Urgestalten » (les formes archétypales) du professeur Fritz Oser ; la presse suisse, elle, retient surtout le choc visuel d'une palette qui ose les contrastes les plus vifs.
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Ligne rouge
Haut et bas
Ligne rouge
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre (diptyque)
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Vue d'atelierSortie du châssis, clouée au mur sans tension ni cadre, la toile perd la raideur du support classique, prolongement, des décennies plus tard, de cette « déconstruction du support » notée dans les carnets des années 1980. Aplats francs sur base de couleurs primaires, vives ou fluorescentes : la peinture s'y donne à l'état brut.
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre, 05.08.2013
Sans titre, 2013
Vue d'accrochage
Sans titre
Sans titre, 2021
Feu
Installation d'expositionDans les dernières années, le format se resserre : petit carré tendu sur châssis, comme un exercice de contention après l'échelle des toiles libres. La matière se fait plus lisse, le geste plus resserré : presque une notation de couleur, où l'aplat devient signe.
Sans titre
Sans titre, 2023
Sans titre, 2023
Sans titreYassef modèle la terre avec la même main qui peint, sans lissage, dans un corps-à-corps avec une matière qui résiste et ne cède jamais tout à fait. Les Idoles naissent de ce rapport de force, à la croisée de la sculpture, de la céramique et de l'expérimentation.
Grès et terres chamottées, cuits à 1100°C au four à gaz de l'atelier, puis émaillés selon des recettes personnelles ou enrichis de métal et de pigments naturels : la couleur n'y est jamais un ornement, elle accentue les volumes, prolonge les lignes, intensifie la présence de chaque pièce. L'historienne de l'art Catherine Méneux y lit une fonction apotropaïque, des figures qui protègent autant qu'elles regardent, construites sur les trois couleurs primaires comme sur une grammaire première. Leur frontalité, leurs têtes disproportionnées, les apparentent moins à la statuaire classique qu'aux idoles cycladiques ou ibériques. Chaque pièce naît moins d'une recherche de forme idéale que d'une volonté de transmettre des émotions universelles : selon ses propres mots, « toucher au plus près de l'être ».
Sans titre, terre cuite
En extérieur
Sans titre, terre cuite, H. 47 cm
Sans titre, grès émaillé, H. 22 cm
Sans titre, terre cuite, H. 59 cm
Sans titre, grès émaillé, H. 19 cm
Sans titre, terre cuite émaillée, H. 39 cm
Sans titre, terre cuite émaillée, H. 48 cm
Sans titre, terre cuite émaillée, H. 50 cm
Sans titre, terre cuite, H. 48 cm
Sans titre, c. 1986/87, terre cuite et métal, H. 46 cm
Sans titre, terre cuite émaillée, H. 47 cm
Sans titre, terre cuite, H. 54 cm
Sans titre, terre cuite émaillée, H. 41 cm
Sans titre, terre cuite émaillée, H. 41 cm
Le four Coudamy de l'atelier, ouvert sur une fournée d'Idoles
Hypnose, bronze, H. 59 cm
Athénaïa, bronze, H. 40 cm, 1/8
Sans titre, bronze, H. 51 cm
Vue d'atelier, fonderie à CrestLe papier occupe une place à part dans ce travail : plus rapide que la toile, plus direct, sans repentir possible. Encre, aquarelle, gouache, acrylique, les médiums y changent souvent, mais le geste reste pris sur le vif. C'est aussi dans les carnets, où dessin et écriture se côtoient sur la même page, que sa réflexion sur la peinture apparaît le plus directement.
Sans titre, 21 août 1988, 65 × 45 cm
Sans titre, 21 août 1988
Sans titre, 21 août 1988
Les oiseaux prophètes, 1988
Les oiseaux prophètes
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre, 12.08.2003
Sans titre, 2008
Sans titre
Sans titre, 2000, 66 × 50 cm
Sans titre, 1989
Sans titre
Sans titreLa même violence chromatique que les toiles libres, comprimée sur une feuille de papier : aplats francs, couleurs fluorescentes, gestes posés vite et sans repentir. Le format rétrécit, mais rien de l'intensité ne s'y perd ; resserrée sur une surface plus petite, la couleur semble au contraire encore plus concentrée, presque à saturation.
Sans titre, 13.03.2008
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre, 2023
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre, 20.02.2007
Sans titre
Sans titre
Sans titre
Sans titre, 2012, épreuve 1/4
Sans titreUn carnet comme espace d'essai ininterrompu : des pages peintes façon monotype, d'autres couvertes de croquis à l'encre où le dessin et l'écriture se disputent la place. La pensée sur la peinture s'y forme en direct, sans brouillon, mi-notation, mi-poème.
Texte et figureJ'ai toujours eu beaucoup de chance, je crois vous dire ce que je considère que le mot « chance » veut dire :
J'ai développé mon être à partir de ce que je n'avais pas, ce que les autres ont en principe, c'est-à-dire plus que moi : des biens, des objets, de l'argent. Moi, n'ayant guère tout cela, j'ai avancé à main nue dans la création, l'art, la peinture, et je ne me rendais pas compte qu'il fallait de l'argent.
Enfin, j'ai réussi à faire avec rien et avec rien ai fait avec tout.
Yassef, page de carnet, encre
Croquis et notes, 7.11.1997
Croquis d'animaux
Texte et figure
Extrait de carnet
Extrait de carnet
Extrait de carnet
Extrait de carnet
Peintre et sculpteur né à Nice en 1943, formé dès 16 ans à l'École nationale d'art décoratif puis à l'atelier Legueult aux Beaux-Arts de Paris (deux ateliers tenus par des maîtres Prix de Rome, où il découvre aussi l'œuvre de Picasso, alors très présente), Georges Mathieu Yassef s'installe en 1971 à Bénivay-Ollon, dans la Drôme provençale, où il mène de front deux pratiques rarement conduites avec la même intensité : la peinture et la céramique. Ses lectures, entre philosophie, monographies d'artistes et critique d'art, infléchissent ce travail : ses carnets, où le dessin côtoie l'écriture, en portent la trace directe, jusque dans le vocabulaire qu'il emploie pour décrire son propre travail. Exposé en Suisse et en France dans les années 1980, puis à Londres et à Paris, il figure en 1989 dans le documentaire Van Gogh, la revanche ambiguë, aux côtés de Karel Appel et Édouard Pignon. Il meurt en 2024 ; une exposition monographique posthume, « Idoles », lui est consacrée à Paris l'année suivante.
De la Suisse à la France, une décennie d'expositions qui accompagne le basculement vers l'abstraction : galeries indépendantes, conférences, artiste exclusif à Paris en 1986.
En 1984, le critique du journal Construire rapproche les sculptures céramiques de Yassef, exposées à la Galerie de la Cathédrale aux côtés des pastels de Daniel Lifschitz, d'une intensité méditative comparable à des paysages exotiques, une lecture reprise par le professeur Fritz Oser, à l'origine de l'exposition, pour qui ces figures renvoient aux commencements de l'humanité.
« Construire », Fribourg, 11 avril 1984Habituée à un programme plus classique, la Galerie de la Cathédrale surprend son public en 1985 avec les grandes toiles bleues de Yassef : une peinture à l'huile travaillée en épaisseur, presque à la truelle, dominée par le rouge cadmium et des bleus profonds disposés en dégradé.
La Liberté, Fribourg, avril/mai 1985Dans un essai traduit de l'allemand, le critique neuchâtelois J.-P. Bagattini loue la palette large mais délicate du peintre et la façon dont chaque toile confronte le spectateur à des sphères psychiques et spirituelles ; face à cette dramaturgie picturale, il pense aux compositions d'orchestre de Richard Wagner.
J.-P. Bagattini, « Yassef, la divine émotion », Neuchâtel, 1985Pour « Les Silences », à la Galerie l'Aire du Verseau (sa galerie exclusive à Paris), Françoise Bataillon note une palette réduite à l'essentiel, rouge/noir et bleu/noir, et une pâte picturale grumeleuse, presque volcanique, qui met en tension l'immatériel et le magma pesant des reliefs.
Françoise Bataillon, sur l'exposition « Les Silences », Galerie l'Aire du Verseau, Paris, 1986De retour à Fribourg en 1987 avec Milo, Yassef présente des « divinités tutélaires » en terre cuite, vernissées ou non, rehaussées d'émaux de couleur, des figures que la critique locale rattache à un passé mythique fait de terre ocre et de cendre, et salue chez l'artiste un geste presque psychanalytique.
La Liberté, Fribourg, 19/20 septembre 1987Pour l'ouverture de sa saison 1988/89, la Galerie Hermès de Soleure présente conjointement les sculptures en terre cuite archaïque et les grands formats peints de Yassef, leur première réunion dans une même exposition. La presse locale y relève des coulées de jaune, de rouge et de bleu comparées à de la lave en fusion.
Solothurner Zeitung, 29 octobre 1988Pour sa première exposition monographique posthume, la Galerie Lefebvre & Fils présente 28 « Idoles » inédites et souligne un vocabulaire singulier, à la croisée de la sculpture, de la céramique et de l'expérimentation (modelage, émaillage selon des recettes personnelles), porté par une recherche constante de la forme juste.
Galerie Lefebvre & Fils, Paris, « Idoles », octobre 2025Dans le catalogue de la biennale « Légendes botaniques », le collectionneur invité Alain Cervantes présente « Les Gardiens » : des Idoles en grès chamotté qui portent la patine des pièces laissées dehors, dans les jardins, et qui font surgir des formes immémoriales (idoles, déités, gardiens), trouvant naturellement leur place sur le rocher du château.
Alain Cervantes, catalogue « Légendes botaniques », château de Menthon-Saint-Bernard, 2023Aux collectionneurs, galeries et institutions, pour toute acquisition, prêt en vue d'une exposition, ou dossier professionnel.
Écrire à l'atelier →